Sigitas Tamkevicius

Archevêque de Kaunas

La Chronique continue de sortir ?

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Sigitas Tamkevicius. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

« Ils nous ont découvert » ai-je pensé, en 1983, le jour où j’ai reçu la convocation pour témoigner au procès de Svarinka. Comme je le soupçonnais et je le craignais, après l’avoir condamné, ils m’ont fait attendre pendant une heure dans la maison réservée aux témoins. Et lorsqu’il ne restait plus personne dans l’immeuble, un corbeau est venu me prendre, pour m’emmener au KGB.

En montant dans le fourgon, une pensée m’a soudainement donné des sueurs froides : je me suis rendu compte que j’avais dans mon sac un agenda avec des listes compromettantes. Je devais les détruire au plus vite, et je n’avais que quelques minutes. En profitant des moments d’inattention du policier qui me surveillait, j’ai réussi à arracher quelques feuilles du carnet, et je me suis mis à les mâcher, en remuant la mâchoire le moins possible, pour ne pas attirer l’attention. En arrivant devant la porte de la prison, j’ai mis dans ma bouche toutes les feuilles qu me restaient. Le garde a tourné la tête, et en voyant mes joues gonflées par le papier, il m’a dit, en cachant sa colère :

- C’est bon ?

- Non – lui ai-je dit, tout en m’efforçant d’avaler cela au plus vite. – Vraiment, non !

La destruction des listes me tranquillisa momentanément, même si les sous-sols de la prison, avec ses couloirs étroits, avec ses plafonds très hauts, mal éclairés par des ampoules blafardes, avec des taches d’humidité et la peinture qui s’écaillait de partout, n’invitaient pas au calme ou à la sérénité. On m’a pris en photo – une de face, et une de profil – et un agent a commencé à prendre note de mes données personnelles :

- Nom ?

- Sigitas Tamkevičius.

- Date de naissance ?

- 7 novembre 1938.

- Lieu de naissance ?

- Gudonys, Lazdija.

- Nom des parents ?

- Motiejus Tamkevičius et Anele Tamkevičienė.

- Profession ?

- Prêtre. Jésuite.

Il a levé la tête et m’a regardé. À la fin, ils m’ont conduit dans une cellule étroite, dans laquelle il y avait un lit métallique, une chaise et une table sommaire. J’ai dormi comme j’ai pu, et le lendemain, ils m’ont emmené au troisième étage pour m’interroger :

- Alors ! Nous avons là Sigitas – dit l’un des interrogateurs, avec ironie – l’un des promoteurs du Comité pour la Défense des Croyants, qui fait de la propagande anti-soviétique contre l’Etat !

- Je suis l’un des promoteurs du Comité, mais nous ne faisons pas de propagande anti-soviétique, et nous ne faisons rien contre l’Etat. Nous défendons simplement le droit de vivre conformément à nos croyances.

Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Huit agents, à tour de rôle, ont commencé à m’interroger de façon aléatoire, un jour oui, et un jour non. L’un écrivait mes déclarations, et deux autres se rendaient aux lieux que j’avais mentionnés, à la recherche de contre indications ou de témoins qui pourraient m’incriminer.

Je ne m’imaginais pas alors que l’interrogatoire allait durer… six mois ! Des heures et des heures de questions, trois jours par semaine, et une succession permanente d’interrogateurs gentils et méchants. Les uns me menaçaient, et les autres me disaient, sur un ton compréhensif et bienfaisant :

- Tu sais que si tu as besoin de quelque chose, tu peux le demander à ta famille. Ils peuvent t’envoyer jusqu’à cinq kilos de nourriture.

Je leur ai demandé un chapelet, un Nouveau Testament, et un appareil dentaire. Lorsque le paquet est arrivé, ils m’ont donné le livre et l’appareil dentaire, et ils m’ont même conduit à une clinique pour qu’on me le pose. Mais ils ne m’ont pas donné le chapelet.

- Il est interdit d’avoir à l’intérieur de la prison des objets avec des pièces métalliques.

Ils espéraient me détruire physiquement et psychologiquement avec ces interrogatoires interminables. J’ai réussi à résister, mais je comprends très bien qu’il y ait des prisonniers qui, sous une telle pression psychologique, perdent la tête ou sont si épuisés qu’ils sont disposés à signer n’importe quoi, pourvu que tout cela cesse. (...)