Saulius Matulevicius

Professeur d’Antropologie

le mot interdit

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Saulius Matulevicius. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

De temps en temps ma grand-mère organisait chez elle des réunions secrètes, dans lesquelles on parlait de choses mystérieuses à voix basse. Un jour j’ai découvert qu’elles avaient toutes un lien avec un mot interdit, que personne n’osait prononcer. J’avais entre quatre et cinq ans, et j’ai demandé aux enfants qui jouaient avec moi sur la place s’ils savaient quelque chose à propos de ce mot, mais personne n’a su m’en dire plus. J’ai deviné que ce mot était en rapport avec « faire des bonnes choses » ; mais c’était plutôt bizarre : je faisais des bonnes choses en attendant qu’il se passe quelque chose… et il ne se passait rien.

À la fin, je me suis rendu compte que ma grand-mère était en train de préparer ma sœur et mes cousines pour faire une chose qu’elles appelaient « la première communion » ; et un jour, à l’âge de six ans, elles m’ont dit que je pourrais faire partie de ce groupe, si j’apprenais quelques prières. Je les ai apprises, j’ai assisté à mon premier cours de catéchisme, et après m’être confessé, j’ai fais la Première Communion. « Mais tu ne dois rien dire à l’école » m’ont-elles répété plusieurs fois.
Je ne comprenais pas le sens de cette interdiction, mais j’obéissais. Jusqu’au jour où la maîtresse a demandé en classe :

– Alors les enfants, qui d’entre vous pense que Dieu existe ?

Elle avait dit le mot ! Elle avait dit Dieu ! Je suis restée muet, et je n’osais pas répondre. Et tout à coup une petite fille de mon âge s’est exclamée :

– Oui, Dieu existe !

La maîtresse s’est mise en colère et a commencé à crier toute une série d’arguments en faveur de l’athéisme. J’ai compris la raison de la prudence familiale et j’ai commencé à réfléchir à la question. Cette réponse viscérale – je m’en rends compte maintenant – m’a déplu profondément, même si, avec mes huit ou neuf ans, je ne savais pas quelles raisons on pourrait donner, pour ou contre, à propos de l’existence de Dieu. De toute façon, avec mon caractère plutôt rationnel, je pensais (et je continue de penser) qu’il faut réfléchir sur les choses, plutôt que de crier.

Jusqu’à dix ans, je me suis désintéressé de Dieu et d’une religion dont personne ne parlait.

Lorsque j’ai eu onze ans, mon père s’est mis à boire, et pour la première fois, je me suis posé la question du mal. Pourquoi Dieu, qui était si bon, permettait cela ? Et j’ai commencé à aller à l’église, de mon coté, en certaines circonstances.

Cela attira l’attention de mes parents, parce qu’ils fêtaient Noël, mais n’allaient pas à la messe. Leur formation religieuse se réduisait à ce que ma grand-mère leur avait transmis. De plus, pendant des décennies, aller à la Messe signifiait prendre un risque dont peu de gens étaient disposés à accepter les conséquences.
J’ai commencé ma propre recherche de Dieu. Quelques amis s’intéressaient à l’occultisme, à la théosophie d’Hélène Blavátskaya, au New Age… Ils m’ont prêté quelques livres. Je les ai lus, et ils ne m’ont pas convaincus. J’étais un adolescent qui pensait et écrivait beaucoup. J’aimais exposer mes idées sur une feuille, y réfléchir, faire mon autocritique, et voir comment je pouvais faire évoluer ma pensée. (...)