Raul Ukareda

Musicien - Jazzman

J’ai vu des loups sauvages.

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Raul Ukareda. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

J’avais dix ans. J’étais chez ma grand-mère et je m’ennuyais, et je me suis mis à fouiller dans les armoires et les tiroirs, jusqu’à ce que je tombe sur un gros livre. Il s’appelait La Bible.

- Grand-mère, qu’est-ce-que c’est ?

- Un vieux livre – m’a-t-elle dit en souriant –. Mais laisse-le où tu l’as trouvé et ne le lis pas. Sinon, il pourrait t’arriver ce qui est arrivé à quelqu’un de mon village : il l’a lu, et il est devenu fou !

C’était mon premier contact avec le christianisme. Ce n’est pas grand-chose, mais la plupart de mes camarades des jeunesses communistes n’ont même pas eu cette chance.

J’ai remis le livre à sa place, parce que je ne voulais pas qu’il m’arrive ce qui était arrivé au fou du village de ma grand-mère. Ceci étant, elle était la seule de ma famille à croire en un être supérieur. Les autres, nous étions de bons communistes ; athées convaincus, et matérialistes pratiques.

J’ai toujours aimé le risque, et déjà lorsque j’étais petit, j’aimais grimper aux arbres ; plus je montais haut, plus j’étais content. À onze ans, j’ai réussi à monter sur le tronc d’un arbre immense, jusqu’à la cime, aussi haute qu’une maison de trois étages, et je suis tombé.

Ce qui m’a surtout préoccupé, plus que les fractures et les blessures que je me suis faites, c’est cette pensée intérieure qui m’a traversé l’esprit pendant que je tombais, et que je me voyais aux portes de la mort :

- Et donc, c’est là que tout s’arrête ?

Cette pensée fut le premier accros à l’idéal marxiste que j’avais appris à la maison ou à l’école.

Et je n’ai pas su répondre autre chose que :

- Oui, c’est là que tout s’arrête.

… avec cette conséquence logique et terrible :

- Dans ce cas, la vie est absurde.

Mon père est mort en 1983. J’avais onze ans, et avec sa mort, le sentiment d’absurdité a grandi dans mon âme, jusqu’à devenir une sensation atroce. Nous naissons, nous vivons, nous mourons : c’est tout. Un sentiment de vide s’était emparé de ma vie, et m’avait complètement submergé, jusqu’aux bords de l’angoisse, où pousse cette branche noire dont Bob Dylan parle dans l’une de ses chansons : I saw a newborn baby…

…with wild wolves all around it /
I saw a high way of diamonds with nobody on it/,
I saw a black branch with blood /
that kept drippin…

Seule la musique me réconfortait, et à dix-sept ans, j’ai été pris comme guitariste dans un groupe de rock très bon ; le groupe était très connu en Estonie. Assez rapidement, ce fut le triomphe, et triompher à dix-huit ans, comme moi, peut être la pire des choses. Ils nous ont même autorisés à jouer en Finlande, en dehors du pays, ce qui était absolument impensable à l’époque !

En Finlande, en plus de jouer, de boire de la vodka et de prendre diverses substances jusqu’à en perdre connaissance, j’ai eu toute une série d’activités dont je ne suis pas particulièrement fier. Le moins que l’on puisse dire, c’est que « j’ai perdu la tête ». Je suis entré dans le monde de l’alcool, de la drogue et des filles faciles ; je préfère ne pas trop en parler, parce que personne n’aime se souvenir de son passé criminel.

Malheureusement, comme je l’ai dit, le groupe marchait bien, très bien. Dans les concerts, les filles devenaient hystériques. Pour beaucoup, nous étions « numéro 1 » en Estonie. Ce qui veut dire qu’à vingt ans, je gagnais cinq fois plus que n’importe quel professionnel moyen. On peut facilement imaginer les conséquences.

Nous avons commencé à donner quelques concerts en Russie, et nous sommes mêmes allés jusqu’en Tchétchénie, ou nous avons acheté des voitures volées pour les revendre. C’était une bonne affaire. Jusqu’à ce que nos fournisseurs, un jour, nous demandent de leur rendre une voiture. Si nous ne le faisons pas – disaient-ils – ils tueraient quelqu’un de notre famille. Et manifestement, ils ne disaient pas cela en blaguant.

Nous avons engagé des gardes du corps, pour nous protéger, mais les choses se sont compliquées. Alors que nous étions en plein concert, la police est intervenue. J’ai réussi à m’enfuir, et je me suis réfugié dans la maison de ma tante, en Estonie, sans dire à personne où je me trouvais, pas même à ma copine. Les autres ont été arrêtés.

J’ai passé plusieurs mois enfermé, sans sortir, sans parler au téléphone, sans même oser me mettre à la fenêtre. Cela me rendait fou, mais je savais que s’ils me trouvaient, je finirais en prison.

« Combien de marches faut-il descendre pour toucher le fond ? » Question posée par un personnage d’un film. « L’enfer n’a pas de fond », lui répond son interlocuteur. Eh bien, ce n’est pas vrai : l’enfer a un fond, et tu descends, tu descends, jusqu’à ce que tu arrives à la rupture, et que tu n’en peux plus avec ta tristesse et ton désespoir. « Si je continue comme ça – pensais-je – je vais devenir fou ». Je n’en pouvais plus de me cacher à longueur de journée, et une nuit, j’ai eu la même sensation que celle que j’avais eue lorsque je tombais de l’arbre.

« Qu’est-ce que je suis en train de faire de ma vie ? » me suis-je demandé. (...)