Philippe Jourdan

Evêque de Tallin

Tout est fait, tout reste à faire.

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Philippe Jourdan. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Labatut

Les années de mon enfance ont été réglées comme du papier à musique : à Labatut, le village des Landes où je suis né en 1960, les évènements se répétaient avec une précision de métronome. Nous allions nous baigner l’été dans la Gave de Pau, la rivière qui passe par Lourdes. Au début de l’automne, on voyait venir la religieuse qui inscrivait les enfants au catéchisme. Ensuite venait le directeur de l’école de rugby, qui remplissait les fiches de son équipe. Puis c’était la rentrée des classes, et après l’apparition de Monsieur l’Hiver, on commençait les batailles de boules de neige, et on mettait les sabots de bois pour sortir dans la rue.

Les dimanches se suivaient et se ressemblaient, immuables. Le matin, ma mère nous habillait en blanc et nous emmenait à la messe à l’église Saint-Romain. Suivant la tradition, les femmes se mettaient aux premiers rangs sur le coté gauche, et les hommes au dernier, près de la porte. Les jeunes filles se mettaient sur les bancs de droite, et les garçons derrière, pour que les mères puissent les surveiller facilement en tournant la tête. L’après-midi, nous mettions, avec mes frères, nos maillots blancs et bleus, et mon père nous emmenait au match de l’Aviron Bayonnais. Nous criions comme des fous, et la passion était à son comble lors du derby contre le Biarritz Olympique, l’autre équipe basque. Alors nous chantions tous, avec les autres supporters :

Alleeeez, Alleeeeez ! Les bleus et blancs de l’Aviron Bayonnais !

À cette époque mon père s’était éloigné de la foi, même si l’expression est un peu forte : on pourrait dire qu’il était perplexe, hésitant… Il était pilote dans l’armée de l’air, lieutenant-colonel, et il s’était battu pendant les guerres du Vietnam et d’Algérie. Même s’il n’en parlait jamais, tant d’horreur et de sang avaient produit en lui une profonde crise intérieure.

Après ma naissance à Labatut, ma mère est rentrée en Algérie, où mon père travaillait. Nous habitions Oran, et ma famille a connu de près les conséquences de l’échec du coup d’état militaire de 1961, les attentats terroristes de l’OAS, les offensives du FLN, les représailles, et de façon générale, la misère morale de la guerre. La guerre d’Algérie fut particulièrement sanglante : on estime le nombre de morts à un million environ. En 1962 nous sommes rentrés en France, avec de nombreux colons français, italiens ou espagnols.

Dans les petits villages, il est assez courant que les gens s’appellent par leurs surnoms ; le mien n’échappait pas à la règle. À Labatut nous étions les Palehé – les peaux de fer, en gascon –. C’était en fait le nom de ma maison. Et à dix ans, le petit Philippe de Palehé a été envoyé par ses parents, contre sa volonté, à l’internat du Lycée Notre Dame du Sacré Cœur Cendrillon, à vingt kilomètres de Dax, pour ses études secondaires.

Malgré mes appréhensions initiales, j’ai eu de bons amis à l’internat. Des amies, moins, parce qu’il y avait peu de filles, et la direction du collège les maintenait prudemment éloignées de nous. Exagérément éloignées, pensions-nous. Nous étions en 1975, nous avions quinze ans, et nous avons organisé une espèce de révolution pour changer la situation. Comme j’avais de bonnes notes, j’ai été nommé délégué des élèves. Notre objectif pouvait se résumer de la façon suivante : « plus d’égalité, plus d’intégration, plus de filles ». Notre stratégie mise en place prévoyait de gagner l’aumônier à notre cause : si nous arrivions à le convaincre, nous pourrions compter sur un vote de plus en notre faveur auprès de la direction.

Je suis allé lui parler, et j’ai réussi à lui faire un vrai discours type « mai 68 ».

- Nous avons besoin de plus d’intégration ! Nous avons besoin de plus de filles !

- Philippe tout cela me semble très bien – m’a-t-il répondu patiemment – Mais ce dont tu as besoin, c’est de te confesser. Et si possible toutes les semaines.

C’est ce qu’on appelle au rugby « un arrêt de volée avec renvoi aux 22 » : le jeu est arrêté, et c’est l’équipe qui défend qui reprend l’initiative. Et même si j’ai eu la typique réaction d’adolescent du genre mais-de-quoi-vous-me-parlez, de fait j’ai commencé à me confesser plus souvent. Nous n’avons pas réussi à ce qu’ils admettent plus de filles, mais j’ai reçu l’un des meilleurs conseils de ma vie.

À la fin de mes années au lycée, mes professeurs ont conseillé à mes parents de mettre les moyens pour que je puisse intégrer les classes préparatoires aux écoles d’ingénieur au lycée Louis le Grand, à Paris. Le lycée est l’un de ceux qui a le plus de prestige en France, et l’un des plus difficiles. Et à dix-sept ans, de nouveau contre ma volonté, je suis monté à Paris, comme on dit dans le sud. (...)