Pavel Bruvers

Evêque luthérien de Liepaja

Le questionnaire

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Pavel Bruvers. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Mon frère Olavs

- On doit commencer maintenant ! – m’a dit Olavs.

- Mais tu te rends compte de ce que tu me demandes ?

- Bien sûr que je m’en rends compte. C’est pour cela que je te le dis !

Mon frère Olavs était comme ça : inquiet, passionné, et courageux. Je le suivais « à la trace » depuis que j’étais petit, bien qu’il n’ait eu que deux ans de plus que moi. J’admirais son esprit de décision, sa droiture et ses grands idéaux. Après avoir lu plusieurs livres de Soljenitsyne, il avait pris comme devise « Vivre, mais pas par le mensonge ».

- Ce n’est qu’avec la vérité que nous pourrons abattre le système soviétique – me disait-il. La vérité nous rendra libre.

Je connaissais bien ces paroles de Jésus, parce que tous à la maison, mes parents et mes autres frères et sœurs – Huta, Andrei, Edith et Daniel – nous étions tous de fervents baptistes : un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême.

Il n’y a avait qu’un petit problème : en 1970, Olavs avait vingt-trois ans et moi, vingt et un. Mais nous n’étions pas disposés à attendre que le communisme s’écroule de lui-même un jour. Combien de temps faudra-t-il attendre pour cela ? Vingt ans ? Cinquante ? Un siècle ? Olavs eut une idée plutôt géniale pour cette époque, où toute publication non approuvée par le Régime était interdite, et où il était impensable de critiquer le gouvernement. Il s’agissait de faire un questionnaire de dix questions. Quelques exemplaires de ce questionnaire seraient traduits en russe, comme s’ils avaient été préparés par la Chaire de Sociologie de Moscou. Ensuite ils seraient distribués aux gens, à Riga, en leur demandant de répondre librement. Il n’était pas nécessaire qu’ils le signent, même si ceux qui le voulaient pouvaient le faire. Nous pensions que cela serait un moyen pour réveiller les consciences.

Et nous nous sommes bien amusés en préparant les questions. Elles étaient du genre :

- Êtes-vous satisfaits de votre salaire ?

- Aimez-vous les programmes des Kolkhozes, et les nouvelles sur la production et le rendement du lait de vache ?

- Que préférez-vous faire pendant vos vacances ?

Plusieurs réponses étaient possibles. Par exemple, pour cette dernière question, on suggérait les possibilités suivantes :

Pendant mes vacances, je préfère :

- Rester à la maison.

- Aller à la campagne.

- Voyager à l’étranger.

- Faire les travaux obligatoires que l’État m’impose.

Ces questions semaient le doute sur les informations fournies dans la presse par la propagande, pour qui tout le monde était très heureux avec son salaire, s’amusait en faisant les travaux pour l’État pendant les vacances, et pour qui personne ne pouvait vivre sans connaître le niveau de production de lait atteint par les Kolkhozes cette année.

Les réponses, comme nous le pensions, furent très variées. Ceux qui signaient le questionnaire répondaient « oui » à toutes les questions, parce qu’ils pensaient que cela finirait entre les mains d’un quelconque dignitaire du Parti, et que ce serait un point positif en leur faveur. Mais pour la majorité, les réponses étaient anonymes, et mettaient en relief une vision bien différente de la vision « officielle » du Régime.

Nous voulions obtenir deux mille réponses ; mais un jour de 1974, alors que nous n’en avions que 107, un commissaire politique est entré dans mon cours de quatrième année de médecine, et m’a dit :

- Vous, suivez-moi.

Je me suis levé en silence, devant l’incompréhension de mes camarades, et je suis sorti dans la rue, où nous attendait une voiture de couleur rouge.

- Monte avec nos camarades – me dit-il sur un ton autoritaire, mais sans brusquerie.

Pendant que l’on nous conduisait au KGB, je réfléchissais à ce dont on pouvait m’accuser. Peut-être s’agissait-il de mon dernier article, et que celui-ci ne leur avait pas plu ? Nous manquions des aliments les plus basiques, et la presse n’arrêtait pas de parler des astronautes et des fusées russes. « Est-ce normal – demandais-je à la fin de mon article – qu’en pleine course spatiale, nous n’ayons pas à manger en Lettonie ? »

- Tu sais pourquoi tu es ici ? – me demanda l’interrogateur de service.

Je suis resté de marbre, en évitant que mon visage ne trahisse la moindre expression.

- Tu connais ce questionnaire ?

- Oui, bien sûr. C’est moi qui l’ai fait. C’était mon idée. Mon idée à moi tout seul – ai-je ajouté, pour qu’Olavs ne soit pas inquiété.

- Et pourquoi tu l’as fait ?

- Parce que je voulais savoir la vérité.

- La vérité sur quoi ?

- Sur ce que pensent les gens en Lettonie.

- Et pourquoi tu t’intéresses tant que ça à la vérité ?

La conversation, qui évoquait au début l’interrogatoire de Pilate, a rapidement pris un ton politique auquel je ne m’attendais pas. L’agent du KGB pensait, ni plus ni moins… qu’Olavs et moi étions des espions de l’étranger ! Cela m’amusa beaucoup. (...)