Mari Järvi

Musicienne

Avant et après

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Mari Järvi. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Je lui ai donné la main, et il l’a serrée entre les siennes. Il n’a rien dit, mais de son regard il m’a transmis encouragement, espérance et consolation. Je n’ai pas eu besoin de parole pour le comprendre : « Je sais ce que vous avez vécu et ce que vous êtes en train de vivre. Je l’ai expérimenté dans ma propre chair. Continuez de lutter ! »

En rentrant en Estonie, mon pays natal, j’ai commencé à revoir mon existence, qui, depuis cette brève rencontre, a été divisée en un « avant » et un « après ».

Avant

J’ai connu Teet en 1964, lorsque j’avais cinq ans, à l’école primaire de Tallin. Nous étudions dans le même institut, et au fur et à mesure que nous grandissions, nous sommes devenus amis. Nous étions tous les deux passionnés de musique et de nombreuses autres questions dont on ne pouvait pas parler à haute voix pendant la période soviétique.

Après l’école primaire et le collège, nous nous sommes retrouvés au Conservatoire. Comme la plupart des estoniens, Teet était un homme réservé, timide en apparence, tranquille et serein ; mais lorsqu’il commence à jouer de son instrument, il libère toute son énergie vitale et se transforme en un Tsunami.

Je suis beaucoup plus expansive ; c’est peut-être pour cette raison que j’ai été nommée, à dix-sept ans, secrétaire du Konsomol des Jeunesses Communistes de Tallin. Je n’étais pas une communiste convaincue ; mais j’aimais les activités que l’on y organisait, comme le ping-pong, la gymnastique et les excursions ; Teet avait l’habitude de venir à ces sorties. Il était pratiquement obligatoire à cette époque d’appartenir aux jeunesses communistes ou à tout autre organisation officielle, pour obtenir pus tard une bourse d’étude.

Il étudiait le violoncelle et moi le piano. Nous habitions près l’un de l’autre, et il me raccompagnait tous les jours chez moi, en faisant un long détour par la forêt, là où maintenant ils ont installé le zoo. Peu après nous nous sommes fiancés.
J’ai vécu dans cette maison depuis l’âge de trois ans : c’est ici que j’ai grandi, ici que je me suis mariée, et ici que sont nés et ont grandi mes enfants. Mes parents m’ont aidé à planter les arbres du jardin, comme ce bouleau à l’entrée, que j’ai planté lorsque j’étais petite : je devais avoir trois ans.

Une partie de ce salon servait de chambre pour les cinq frères et sœurs. Il doit avoir environ deux mètres de long par trois mètres de large. Aujourd’hui cette étroitesse m’attriste ; mais dans les années soixante, il était normal de vivre de cette façon, tout au moins en Estonie. Nous nous sentions mêmes privilégiés, parce que nous n’étions pas obligés de vivre dans ces immeubles de style soviétique, où chaque famille occupe un appartement.

Je continue de parler de Teet. En plus de la musique, nous aimions voir les monuments de la Vieille Ville. S’y promener, c’est comme ouvrir un livre d’histoire de l’art. Il y a des vestiges des différentes occupations que nus avons subies au fil des siècles : l’occupation allemande ; l’occupation suédoise, avec la tour de l’église saint Olavs ; l’occupation russe avec la cathédrale orthodoxe et ses clochers à bulbe… Et un jour, fin décembre 1976, alors que nous nous promenions, Teet me proposa :

- Pourquoi nous n’irions pas à la Messe de Noël dans l’église catholique, pour voir comment c’est ?

- Très bien – lui dis-je. Et nous sommes arrivés devant la porte de l’église, qui est au centre de la vieille ville, à six heures du soir.

En entrant, j’ai été un peu déçue. Elle était de taille moyenne, de style néogothique. Elle était bien entretenue, mais il n’y avait aucune œuvre d’art de qualité. Presque tous les fidèles étaient lituaniens ou polonais, la plupart âgés. Mis à part Teet et moi, il n’y avait pas de jeunes.

J’avais une connaissance élémentaire et pleine de préjugés sur le christianisme ; au fond, je n’en savais pratiquement rien. Et sur le catholicisme, encore moins. J’avais entendu dire chez moi que mon père avait été baptisé dans l’Église Orthodoxe, et ma mère dans l’Église Luthérienne. Moi, bien sûr, je n’étais pas baptisée.

À un moment bien précis, pendant cette messe, j’ai pensé :

- Ici c’est chez moi. Je veux être catholique.

Je portais sur moi un insigne en métal avec la faucille et le marteau ; je l’ai enlevé discrètement, et je l’ai jeté.

Ce fut pour moi un changement inexplicable. Cette – comment dire – illumination imprévue ne correspondait pas à mon éducation, ni à mon caractère, ni à mon histoire personnelle, ni à l’ambiance dans laquelle j’avais grandie. Ce ne fut pas une émotion esthétique : j’avais vu des églises beaucoup plus belles à Tallin. Les chants que j’entendais – la musique est si importante pour moi – n’avaient rien de particulier.

Ce ne fut pas une émotion, je n’étais pas en transe. Dieu m’a donné une lumière intérieure très profonde, et une clarté ineffable qui m’ont accompagnés depuis, avec cette certitude :

- Ici c’est chez moi. Je veux être catholique.

Je ne savais rien du catholicisme, sauf que j’étais appelée à en faire partie. À la fin, Teet et moi sommes rentrés ensemble à la maison, comme d’habitude.

- Alors, qu’est-ce que tu en as pensé ?

- Bien – lui dis-je, sans plus. Intéressant.

Et nous avons parlé d’autres choses. (...)