Lembit Peterson

Acteur de théâtre

Poussière, sable et argile.

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Lembit Peterson. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Comme des milliers d’estoniens, mon grand-père a été déporté en Sibérie. Ils l’ont fait monter dans l’un de ces wagons à bestiaux, et lorsqu’ils étaient près de Moscou, ils l’ont assassiné. Mon père avait quatorze ans, et cela a laissé en lui une blessure incurable de peur et de tristesse. Dès lors, le mot « Sibérie » pesait sur ma famille comme une chape de plomb.

La peur engendre le silence et ferme les lèvres. Chez moi, comme dans la majorité des foyers estoniens de l’époque, on ne faisait allusion à certains sujets qu’en chuchotant ou par des allusions voilées. J’étais trop petit pour comprendre ce qui se passait.

Ma grand-mère a baptisé mon père en secret dans l’Église Orthodoxe ; et bien des années plus tard, après son mariage, mon père n’osait toujours pas mettre dans le salon un sapin avec des bougies pour Noël. Je me suis rendu compte de cela plus tard, parce qu’au début des années cinquante, lorsque je suis né, la peur dominait tout. C’était comme une boue collante, comme cette obscurité dans laquelle est plongée la salle de théâtre avant une représentation. On racontait peu de choses aux enfants, parce que les instituteurs posaient des questions vicieuses en classe pour découvrir les familles « contre-révolutionnaires »

Tout cela explique que pendant mon enfance, je n’ai jamais entendu parler du christianisme, sauf pendant quelques conversations isolées avec ma grand-mère maternelle, qui était plutôt agnostique. Cependant j’avais soif de Dieu, et je le sentais mystérieusement à mes cotés. Dieu demeurait en back-stage, dans cette partie de la scène qui n’est pas visible du public ; mais il était là, il m’accompagnait : je n’en ai aucun doute.

Mes deux grandes passions de jeunesse étaient le football et le théâtre, comme pour des millions de jeunes. Et j’ai décidé de faire de l’une d’entre elles ma profession ; en 1971, après le baccalauréat, je me suis inscrit à l’École d’Art Dramatique de Tallin. J’y ai découvert un univers culturel et spirituel différent : celui des grands dramaturges européens, comme Shakespeare – Hamlet fut ma première pièce de théâtre – ou Molière ; et par leur intermédiaire, j’ai connu Jésus et le christianisme. Je ne connaissais de Jésus que le nom ; mais le simple fait de le prononcer me donnait la paix : Jésus, Jésus, répétais-je de nombreuses fois dans mon cœur.

Et sans savoir comment, j’ai commencé à prier.

Dès le début, comme pour tant d’autres acteurs, je n’ai eu d’autre remède que d’avoir recours à diverses occupations pour survivre. J’ai été bibliothécaire, éditeur pour une publication technique, rédacteur de la Voix de la Jeunesse, et lorsque cela fut nécessaire, ouvrier en bâtiment.

Je me suis marié très jeune, au début des années soixante-dix, plein de doute sur le sens de la vie, sur l’amour et la douleur… et je suis passé par une longue nuit obscure, dont je ne souhaite pas parler. Je dirais simplement que dans ces moments de trouble intérieur, j’ai eu recours à Dieu de toutes mes forces, et qu’il m’a répondu.

Parmi les difficultés auxquelles je devais faire face, il y avait le fait que je ne savais pas harmoniser ni concilier ma vie de jeune père de famille avec ma carrière d’acteur. J’étais chez moi, en train de m’occuper de mes jeunes enfants, et une demi-heure plus tard, je montais sur scène et je devenais un assassin, un psychopathe ou un prince du Danemark. J’incarnais la colère, le désir, la passion, l’orgueil, l’ambition, la luxure, la négligence, la rancœur … et très souvent je me posais des questions sur ma véritable identité : qui suis-je vraiment ? La somme de tous mes personnages ?

N’y a-t-il pas un peu de moi en chacun d’eux ? (...)