Lagle Parek

Ancienne ministre

Les aventures d’une exploratrice

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Lagle Parek. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Le 17 avril 1941 fut une journée agitée dans toute l’Europe. En Grèce, les troupes d’Hitler avaient pris l’enclave de Kalambaka. En Yougoslavie, l’armée nationale s’était rendue aux troupes allemandes. En Croatie, on avait promulgué un décret condamnant à mort toute personne qui « agirait contre l’honneur ou les intérêts vitaux de la nation croate » ; des tribunaux spéciaux s’occupaient d’appliquer cette peine, et l’on était condamné en trois heure de temps. En Autriche, en Tchécoslovaquie, on vivait sous la botte nazie, et le camp d’Auschwitz-Birkenau fonctionnait « à plein régime ».

Cependant pour la famille Parek, domiciliée à Parnu, une petite ville de l’Estonie sur les bords de la Baltique, au sud-est du pays, ce fut un jour heureux. Karl Parek, capitaine de l’armée, et son épouse, Elsbet Marek, historienne de l’art et directrice du musée de la ville, fêtèrent la naissance de leur seconde fille, qu’ils appelèrent Lagle.

C’est moi !

Deux mois après ma naissance, le 13 juin 1941, il y eut en Estonie une grande déportation, que l’on appela avec euphémisme « évacuation forcée ». Des officiers soviétiques, aidés par des membres du parti communiste, dans un mouvement bien coordonné, ont fait irruption la nuit dans de nombreuses villes, villages et hameaux et ont commencé à sortir de leurs maisons par la force des milliers de personnes, qu’ils ont envoyées en Sibérie. Au cours de l’une de ces journées, plusieurs agents du NKVD, le Commissariat du peuple pour les Affaires Internes soviétique, sont arrivés à Parnu, dans notre maison ; ils ont arrêté mon père pour le simple fait d’être militaire estonien – à leur yeux, un ennemi du peuple – et quelques temps après, l’ont assassiné.

Ma mère est restée veuve en pleine jeunesse, avec deux filles – ma sœur Eva, dix ans, et moi – et ma grand-mère Anna, qui était actrice.

***

Ma grand-mère avait une personnalité particulière. À la fin du XIXème siècle, lorsqu’elle a dit à sa mère qu’elle quittait la maison pour se consacrer au théâtre, comme on pouvait s’y attendre, mon arrière grand-mère a poussé des cris et a levé les bras aux ciel :

- Je ne le permettrai pas ! Si tu t’en vas, tu devras marcher sur mon cadavre !

- Eh bien, je marcherai dessus, s’il le faut ! – lui a répondu Anna.

Mon arrière grand-mère s’est couchée par terre, et Anna, bien droite, en levant le menton, a enjambé le corps de sa mère et s’en est allée. J’avoue que la scène est un peu théâtrale, mais nous sommes en train de parler d’une actrice dramatique…

Bien des années plus tard, pendant ma jeunesse, il n’était pas nécessaire d’aller au théâtre pour assister à des scènes dramatiques. La vie nous les fournissait, et ce en abondance. Des milliers de familles vivaient terrorisées, dans la crainte d’entendre la nuit des coups de poings à la porte, signe de leur déportation imminente.

Peu de temps après l’assassinat de mon père, il est arrivé quelque chose à laquelle personne ne s’attendait : l’opération « Barbarossa » commença au petit matin du 22 juin 1941. L’armée allemande traversa la frontière polonaise, brisant ainsi le pacte Germano-Soviétique, par lequel le IIIème Reich et l’URSS s’étaient partagés l’Europe.

Plus tard, ma mère m’a raconté la joie de nombreux estoniens en écoutant la radio, le 1er juillet : les troupes allemandes étaient arrivées à Riga ! Elles arriveraient rapidement à Parnu, où nous habitions !

Ce ne furent pas les troupes nazies qui arrivèrent chez nous le 10 juillet, mais les partisans estoniens. Pendant deux semaines, les soviétiques se sont battus contre les allemands dans des combats féroces, qui ont laissé la ville en ruine. Avec de nombreuses scènes de cruauté. Les hommes de Staline ont tué 192 prisonniers, et se sont enfuis sans les enterrer. Et après quasiment deux mois de combat, les troupes du IIIème Reich, aidées par des combattants locaux, sont entrées dans Tallin, où elles ont été reçues en libérateurs.

Les libérateurs ! Lorsque les estoniens se sont rendus compte de leur erreur, il était trop tard. Les couleurs bleu, blanc et noir de notre drapeau ont été remplacées par la croix gammée nazie, le gouvernement provisoire a été privé de ses fonctions, et le pays a été incorporé à la province allemande du Reischskommisariat Ostland.

Ma famille a survécu comme elle a pu pendant l’occupation nazie, qui a duré jusqu’à l’automne 1944. Le débarquement en Normandie avait déjà eu lieu, et au fur et à mesure que l’encerclement des troupes alliées se resserrait, l’armée allemande était obligée de se replier vers le sud du pays, dans une grande débandade. De nombreux estoniens pensèrent que le moment était venu pour le pays de reprendre son indépendance.

Nouvelle erreur. De nouveaux les troupes de Staline prirent le pouvoir, même si quelques-uns d’entre nous continuaient à rêver – comme l’écrit un romancier contemporain – que les pays de l’Occident viendraient nous aider : « Je répète que si les anglais viennent nous sauver, les choses s’arrangeront ; les américains viendront, Truman, l’Angleterre, le salut viendra en vagues si blanches qu’il n’existera plus qu’un blanc plus blanc : celui du drapeau de l’Estonie ». (...)