Joana Pribusauskaité

Professeur de l’Université

Les trois grands problèmes de mon père

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Joana Pribusauskaité. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Mon père avait trois problèmes. Trois problèmes graves : il appartenait à l’ancienne noblesse lituanienne, il était propriétaire d’un champ de trente hectares, et – ce qui est le pire – en plus d’être bon catholique, il aidait le curé de la paroisse. Pour ces trois raisons, il fut déporté en Sibérie le 2 octobre 1951, à 45 ans, avec ma mère, 29 ans, et mes cinq frères.

Ils sont arrivés la nuit, comme d’habitude. Ils ont donné des coups à la porte, en criant : « Ouvrez, ouvrez ! » et plusieurs soldats de l’armée rouge ont fait irruption dans la maison, avec un civil qui avait la liste de ceux qui devaient être déportés. Cette liste avait été établie par les collaborateurs communistes locaux. Sur cette liste, il y avait les noms de mes parents et de mes frères, mais pas celui de ma grand-mère.

- Vous pouvez rester – lui dirent-ils.

- Non, répondit-elle. Je pars avec eux.

- Bon. Vous avez un quart d’heure pour rassembler vos affaires.

Mes frères ne comprenaient rien. Ma mère fit un baluchon avec les vêtements, elle a mis un peu de nourriture dans un panier, et discrètement elle a emporté quelques livres en lituanien.

- Ne prenez que ce qui est indispensable – disaient les soldats. – Vous ne devez emporter que ce que vous pouvez porter vous-mêmes.

L’un d’entre eux s’approcha de ma mère :

- Qu’est-ce que tu as dans ce sac ?

- les affaires des enfants…

On leur a ordonné de monter dans un camion, où il y avait déjà d’autres familles dans des conditions semblables. Le camion les a emmenés à la gare. Un grand nombre de wagons à bestiaux les attendaient, avec des petites fenêtres en hauteur avec des barreaux, que l’on fermait de l’extérieur. Ils se sont installés comme ils ont pu, entassés avec les autres familles.

Il faisait froid. Après une longue attente, le train a commencé à rouler, entre les cris et les pleurs. Ils n’avaient à manger, chaque jour, qu’un morceau de pain et une tasse de soupe très liquide. Ils ont réussi à faire un trou dans le plancher du wagon pour leurs nécessités. Et rapidement, la saleté et la puanteur sont devenues insupportables. Les personnes âgées et les enfants ont commencé à mourir, et les soldats les sortaient du wagon lorsque le train s’arrêtait. Si le climat le permettait, on jetait sur leurs corps quelques pelletées de terre ou de neige.

Où les emmenait-on ? Aucun soldat, aucun officier ne répondait à leurs questions. Ils ont rapidement compris la réponse, en voyant, pendant des semaines, le paysage de la Sibérie.

Les journées étaient de plus en plus insupportables. Pendant des jours et des jours, le convoi ne s’arrêtait que pour déposer quelques déportés dans des endroits solitaires ou des régions aux noms inconnus.

Le jour de la fête de saint Simon et saint Jude, le train s’est arrêté devant un quai. Ils ont demandé où ils étaient. Tomsk – leur a-t-on répondu – au sud de la Sibérie, au nord du Kazakhstan. Là, ils sont montés dans un bateau, qui a commencé à naviguer sur un fleuve interminable, à travers une immense zone boisée, entièrement gelée. Ils sont arrivés à un petit port. On leur a ordonné de descendre, et le bateau est immédiatement reparti en sens contraire, sans leur donner aucune indication. Et ils sont restés là, livrés à leur sort, sans savoir quoi faire, par -17 degrés.

Ils ne savaient pas où aller. Ils étaient épuisés à cause de la faim et des souffrances du voyage. Ils ont bien trouvé quelques cabanes, mais ils n’ont pas pu entrer, car il y avait déjà des familles dans la même situation. Ils ont passé là une journée, puis une nuit, puis le lendemain et la nuit suivante à chercher un refuge, complètement exposés au froid. (...)