Jānis

Metteur en scène de cinéma

Une histoire peu édifiante.

Vous êtes ici : Accueil > Lettonie > Jānis

Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Jānis. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Ça y est ? Tu enregistres ? Bien. Je commence. De toute façon, je te préviens que pour moi cette histoire est… comment dire… peu édifiante. Tu verras bien ce que tu mets. Ināra et moi nous nous sommes connus lorsque nous étions jeunes, dans les années quatre-vingt, et peu après nous avons commencé à vivre ensemble. Je faisais mes premiers pas dans le monde du cinéma, et elle terminait ses études de médecine. Elle s’est ensuite spécialisée en neurologie.

Comme il fallait s’y attendre, ni ma mère ni la sienne n’étaient d’accord avec notre situation. Elles nous disaient que si nous étions catholiques, nous devions nous marier à l’Église. Une Église où on ne nous avait pas conduit, lorsque nous étions petits – il est bon de le préciser – parce que les autorités faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour nous en empêcher.

J’avais cessé de croire en Dieu il y a longtemps, et pour moi, le « mariage à l’Église » n’était qu’une simple cérémonie sans importance : mais comme ma mère en rêvait tellement, j’ai accepté. Nous nous sommes mariés en 1983, pendant cette courte période où Andropov était au pouvoir.

Nos premières années de mariage furent plutôt agitées. Tu as sûrement déjà entendu cette célèbre définition d’Hitchcock : « Un homme est assis dans son salon. Sous la table, il y a une bombe qui va exploser. Lui ne le sait pas, mais le public, oui. C’est ça le suspense ». Eh bien, nous avions une bombe sur le point d’exploser sous la table, nous le savions, et souvent nous jouions avec elle.

Nous sommes tous les deux très impulsifs, avec un travail prenant. Au fil du temps, Ināra est devenue un médecin en vue, et elle a obtenu la chaire de Neurologie à la Faculté de Médecine de Riga. J’ai commencé à tourner mes premiers documentaires et mes premiers films. Nous avons eu des enfants. Dans le domaine professionnel, tout allait bien, mais dans le domaine personnel… Nous avons été plusieurs fois sur le point de nous séparer, chose tout à fait normale dans le monde du cinéma : la majorité de mes collègue est divorcée et d’autres changent de partenaires comme on change de chemise. Ce qui est rare, c’est de continuer à vivre ensemble, comme nous, au bout de dix ans de colères permanentes.

Je suis entré dans une période de forte crise intérieure, et j’ai commencé à avoir des problèmes avec l’alcool. Je buvais, parce que je ne pouvais plus supporter tant de désillusion, tant de tristesse. Notre divorce semblait inévitable. J’étais fatigué de vivre, et l’idée de me suicider me tournait dans la tête. C’était une conclusion logique : si l’existence est absurde, si l’homme est une passion inutile, quel sens cela a-t-il de continuer à vivre, alors que chaque nouvelle journée ne t’apporte que frustration et souffrances ?

En 1993, je ne me souviens plus quel mois, Jean Paul II est venu en Lettonie, et nous avons été invités, avec plusieurs personnes du monde de la culture – des metteurs en scène, des acteurs, des gens de la télévision – à assister à une cérémonie. J’y suis allé par simple curiosité : c’était un pape polonais, il avait résisté au communisme, il aimait le théâtre… Et lorsque je l’ai vu, lui qui débordait d’espérance et de joie, j’ai prié au fond de moi :

- Mon Dieu, si tu existes, aide-moi à me convertir.

C’était la première fois que je priais depuis mon enfance. Au cours de mon adolescence et de ma jeunesse, j’avais eu d’autres dieux : l’argent, le triomphe, le sexe… J’avais atteint la plupart de mes objectifs, et je pensais que je n’avais pas besoin de Dieu. Je ne sais pas comment cela se passe chez les autres ; mais je pense que dans des situations comme la mienne, lorsque tu es dos au mur, Dieu est coincé – c’est une façon de parler, comprends-moi bien – entre le dos et le mur. Nous ne lui laissons qu’une seule possibilité pour nous sauver : le chemin de la souffrance.

Et donc il permet que nous souffrions, parce que c’est seulement lorsque tu as touché le fond, lorsque tu es en dessous de tout, dans la misère la plus absolue, que tu te rends compte que tu as besoin de lui. Peut-être que cela n’arrive pas toujours comme ça, mais cela a été le cas pour moi : les gens ne se souviennent de Dieu que lorsqu’ils ont atteint leurs limites et qu’ils sont sur le point d’exploser. Le temps que l’on n’a pas atteint cette limite, on oublie ce qui fait souffrir Dieu et les autres.

Ma conversion fut le fruit de la grâce : il n’y a pas d’autre explication. (...)