Igor Zhuriari

Journaliste

Il n’est jamais trop tard

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Igor Zhuriari. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Je devais avoir trois ou quatre ans, et c’est l’un des premiers souvenirs de ma vie. Les rues de Tallin étaient silencieuses, recouvertes de neige. Il faisait froid, et il était tard : environ minuit. Mon grand-père, un membre connu du Parti Communiste, a capté sur le poste de radio une émission étrangère. Rapidement, il s’est mis à genoux au milieu du salon, à coté du poste. Je ne l’avais jamais vu ainsi, le visage entre les mains, prostré sur le sol, en train d’écouter des mots étranges et inconnus pour moi.

Des années plus tard, j’ai su qu’il s’agissait de Radio Vatican, et que mon grand-père suivait la retransmission de la Messe de Minuit, la nuit de Noël, célébrée par le Pape à Rome. Mais j’ai mis du temps à comprendre ces trois mots : messe, nuit de Noël, Pape.

Je suis né très loin d’ici, sur l’île de Sakhaline, dans l’Océan Pacifique, au nord du Japon, où mon père, militaire dans l’Armée Soviétique, avait été muté. Nous étions une famille modeste de bons communistes, membres du Parti, dans laquelle on ne parlait jamais de religion. Néanmoins, Dieu s’est rendu présent dans ma vie, une fois, et une autre, pendant mon enfance et mon adolescence.

J’étais encore enfant lorsqu’ils ont envoyé mon père en Estonie, un petit pays à l’extrême nord du monde, à côté de la Baltique. Sur ses 1 300 000 habitants, 25 pour cent sont d’origine russe.

Comme je viens de le dire, Dieu est venu à ma rencontre, et ce de façon peu commune. Ou peut-être a-t-il choisi la seule façon possible dans cette Estonie des années soixante-dix, gouvernée par un pouvoir qui considérait la religion comme l’Opium du peuple. J’avais dix ans lorsque j’ai trouvé à la maison un livre intitulé « Evangile » qui réfutait, point par point, les enseignements d’un dénommé Jésus-Christ. Je savais qu’il y avait quatre livres avec le même titre qui racontaient sa vie ; mais je ne les avais jamais vus. J’avais beau être petit, au fur et à mesure que je lisais ce livre, ce que disait ce Jésus-Christ que l’on critiquait tant me semblait plein de bon sens. Mais je n’ai pas osé demandé des précisions à qui que ce soit à la maison – et encore moins à l’école – parce que je savais que tout ce qui touchait à la religion était source de problèmes.

À la fin de mes études secondaires, je suis allé étudier la philosophie à Tartu, et cela m’a permis de lire une abondante littérature écrite par des chrétiens, de Dante à Cervantes, qui m’ont montré la réalité et la richesse spirituelle du christianisme, et concrètement du catholicisme. L’intuition que j’avais eu lorsque j’étais enfant, lorsque je lisais ce contre-évangile, est devenue très forte dans mon âme : la vérité était là. Mais les choses ne sont pas allées plus loin.

Lorsque j’ai terminé mes études, je suis allé vivre à Narva, sur la frontière russe, où j’ai fait la connaissance d’une biélorusse, et nous nous sommes mariés. J’ai été très surpris d’apprendre qu’elle était catholique, comme sa mère, et qu’elle avait été baptisée toute petite. Elle ne pouvait pas aller à la messe, parce qu’il n’y avait ni prêtre ni églises, mais elle gardait quelques coutumes catholiques que nous avons commencé à vivre à la maison.

Ma femme ne me disait rien, mais ma belle-mère me suggérait, de temps en temps, de façon sympathique et indirecte, de me faire baptiser. Lorsque je lui disais, par exemple, que je ne comprenais pas ceci ou cela, elle me répondait :

- C’est normal, Igor : c’est parce que tu n’es pas baptisé. Ah si tu étais catholique ! Comme tu comprendrais vite…

Elle n’insistait pas. Mais deux mois plus tard, elle revenait à la charge, et elle glissait au milieu de la conversation :

- … et si à l’avenir – c’est une supposition – tu devenais catholique…

C’étaient des commentaires faits en passant, de façon aimable et plaisante, parce qu’elle savait que j’étais plutôt ouvert. Mais mon « ouverture d’esprit » n’allait pas plus loin.

Pourquoi ai-je tant tardé à réagir ? Je ne sais pas. De fait, je ne m’étais absolument pas opposé à ce que notre fils de cinq ans soit baptisé, même si à cette époque le Mur n’était pas encore tombé, et qu’un baptême n’était pas socialement « bien vu ». (...)