Antonija Apele

Actrice de théâtre

Un jour de ma vie

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Antonija Apele. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

Ils sont arrivés à midi. J’avais neuf ans. C’était le 14 juin 1941, j’étais seule à la maison avec mon père. Nous vivions au milieu de la forêt, dans une maison près du lac Rāzna. Le village le plus proche, Kaunata, était à six kilomètre. Mon père était écrivain, et il aimait le silence de cet endroit. Il passait de longues heures à écrire dans son bureau. Il y a peu de temps, j’ai lu l’un de ses poèmes que je ne connaissais pas : « Mort, mort, éloigne-toi de moi ». Ma mère était enseignante et à ce moment, elle était en classe à l’école de Stolerova, à vingt-six kilomètres d’ici.

Ils nous ont dit, au milieu des cris et des menaces, que nous avions une demi-heure pour rassembler nos affaires. Je ne comprenais rien. Mon père a fait un paquet avec les vêtements, il les a mis dans un sac, et nous sommes montés dans le camion qui nous attendait devant la porte. L’un des soldats regardait constamment sa montre. C’était une opération minutée et contrôlée ; elle était en cours depuis le milieu de la nuit, et nous étions les derniers.

Nous roulions vers Kaunata, et mon père m’embrassait, en essayant de me tranquilliser : « Ne t’inquiète pas, Antonija, il ne t’arrivera rien, tu verras »

Le camion s’arrêta à la mairie de Kaunata, et on nous enferma avec d’autres familles des environs. Nous avons attendu pendant des heures. Là, pour la première fois, j’ai entendu le mot « déportation »

- Déportation pourquoi ? Qu’avons-nous fait ? – protestait l’un d’entre nous – Nous ne sommes pas des criminels !

Les soldats ne donnaient pas d’explication. Ils relisaient les listes une fois et une autre. Le compte n’y était pas. Il manquait plusieurs personnes, dont ma mère. Plusieurs soldats reçurent l’ordre d’aller la chercher à Stolerova.

À mi-chemin, le conducteur du camion, qui essayait de la sauver – il me l’a raconté après – a dit aux soldats :

- Je n’ai pas assez d’essence. Si nous allons jusqu’à Stolerova, nous ne pourrons pas revenir.

- Dans ce cas, on rentre – dit le chef.

Grâce à cela, ma mère a continué ses cours jusqu’à la mi-journée, comme d’habitude ; et lorsqu’elle est rentrée à la maison, et qu’elle a vu qu’il n’y avait personne, elle a cru devenir folle.

***

Après une très longue attente, on nous a conduit à la gare de Rēzekne, une petite ville au nord de Rāzna, à moins de trente kilomètres de Kaunata. La nuit tombait. En arrivant on nous regroupé avec des centaines de personnes, des familles entières, qui étaient alignées sur le quai. Sur les voies, il y avait plusieurs trains, avec des wagons à bestiaux, dans lesquels nous sommes montés, parmi les ordres, les cris, et les aboiements des chiens.

Lorsque mon père se rendit compte qu’avant de monter dans les wagons, on séparait les enfants des adultes, il m’a donné discrètement le sac. J’étais terrorisée, et je m’accrochais de toutes mes forces à sa main.

Un homme a passé la tête par la petite fenêtre qu’il y avait en haut des wagons, et il nous a supplié de lui donner à boire et à manger, car ils étaient enfermés dans ce wagon depuis plusieurs heures déjà. Quelqu’un du village s’est approché avec un panier plein de nourriture et a demandé à l’un des soldats l’autorisation pour le leur donner. À ce moment, l’ambiance sur le quai était très pénible, parce que l’on était en train de séparer les parents des enfants, et tout le monde pleurait. Celui qui a pris le panier à travers la fenêtre a dit à l’autre d’attendre.

- Non, prend-le ! – lui a répondu l’homme du village.

- Shhhhh !! Lui a-t-on susurré dans le wagon. Approche-toi et prends-le délicatement, sans te faire voir !

Alors qu’il récupérait son panier, il se rendit compte qu’il y avait à l’intérieur un bébé de quelques mois, qu’il réussit à emporter sans que les soldats ne s’en rendent compte.

Puis ce fut mon tour d’être séparée de mon père ; j’ai commencé à pleurer, alors qu’il essayait de me calmer et de me transmettre un peu de sérénité, avec un regard que je n’oublierai jamais. Il est monté dans l’un des wagons, et au bout d’un moment, la locomotive a commencé à s’ébranler ; le train a disparu dans l’obscurité, derrière quelques nuages de fumée.

Quelques temps après – la nuit était tombée – deux soldats m’ont ordonné de monter dans l’un des wagons remplis d’enfants. Je suis restée près de la porte, angoissée, en regardant le quai avec anxiété, en espérant que ma mère apparaisse, sans rien comprendre. (...)