Alexandre Dianine-Havard

Avocat. Formateur en leadership

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Nous présentons dans cette page les premiers paragraphes du témoignage de Alexandre Dianine-Havard. La traduction est provisoire et susceptible de changements.

LES VIOLENTS

Tbilissi, 1921. Les communistes établissent leur pouvoir en Géorgie. Artchil Guédévanichvili, un étudiant issu de la noblesse de son pays, a 22 ans. Il craint pour l’avenir de son peuple.

En 1927 le régime se durcit considérablement. Artchil choisit la liberté. Il s’évade de l’enfer soviétique, laissant derrière lui une mère, une sœur et deux frères. Son frère aîné ainsi que son beau-frère seront fusillés en 1937. Son frère cadet disparaîtra au front pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa sœur, il ne la reverra que 40 ans plus tard. Sa mère, il ne la reverra jamais.

Artchil Guédévanichvili. Voilà le nom majestueux de mon grand-père maternel.

* * *

C’est au sommet du Golgotha, au premier siècle de l’ère chrétienne, que les Guédévanichvili sont entrés dans l’histoire.

Deux frères, Guédéon et Elioz, des juifs originaires de l’ancienne capitale géorgienne de Mtskhéta, servent dans l’Armée Romaine. Ils crucifient un condamné à mort qui affirme être le Fils de Dieu. Ils gagnent au jeu son admirable Tunique, tissée d’une seule pièce par sa Mère qui se tient là, au pied de la Croix. Après cette crucifixion qui laisse dans leurs cœurs une blessure que personne ne pourra jamais guérir, ils quittent l’armée et rentrent en Géorgie.

Trois siècles plus tard, une jeune fille au doux nom de Nino, originaire de Cappadoce, cousine de saint Georges et nièce du Patriarche de Jérusalem, voyage à Rome. Et c’est à Rome, encouragée par le successeur de l’apôtre Pierre, qu’elle décide de partir en Géorgie pour y prêcher l’Évangile et trouver la Tunique du Christ. Elle sait depuis son enfance que la Tunique est ensevelie à Mtskhéta dans la tombe de Sidonie, la sœur de Guédéon et Elioz. La Vierge Marie lui apparaît, la confirme dans sa mission et lui offre une Croix en sarment de vigne, la fameuse Croix de Sainte Nino qui devra l’accompagner jusqu’à sa mort. Par sa vie exemplaire, par sa prédication et ses miracles, Nino convertit au Christianisme son pays d’adoption.
En 334 elle fait construire à Mtskhéta la première église géorgienne sur la tombe de Sidonie. Les descendants de Guédéon et Elioz – les Guédévanichvili – sont chargés de sa protection. Le premier évêque géorgien de Mtskhéta est un Guédévanichvili. Sur le blason de la famille : les dix commandements gravés sur deux tables (au début nous étions des juifs), la Tunique du Christ, la mitre et le sceptre épiscopal, l’épée et le drapeau, les clés de l’Église.

* * *

À Paris, vers la fin des années 1920, Artchil travaille comme déménageur pour gagner son pain. Et c’est lors d’un déménagement qu’il rencontre Madeleine Ducroq, la fille d’un général de l’Armée Française.

Madeleine est folle de lui. Sa famille est folle de rage : on n’épouse pas des immigrés, surtout quand ils ne sont pas catholiques et qu’ils n’ont pas donné leur sang pour la France !

Artchil devra attendre 10 ans pour pouvoir épouser celle qu’il aime.

C’est un couple unique, un couple au tempérament de feu et à la volonté virile. C’est un couple qui a soif de grandeur.

C’est l’intuition, plus que la pensée logique, qui les dirige. C’est le sens de la dignité qui les motive.

Tout est symbiose dans ce couple. Mais lui c’est toute la Géorgie et elle c’est toute la France.

C’est un couple chrétien. Et ils sont pauvres.

Madeleine est une femme d’une sincérité peu ordinaire. Elle pense à voix haute. Elle n’a pas de secrets.

On la voit souvent à l’église. C’est elle qui m’apprend à prier.

Madeleine. Je la vois dans sa cuisine, son tablier autour de la taille. Elle parle d’une voix forte, elle parle pour l’humanité toute entière. Elle nous raconte l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui par leur courage et leur audace ont fait de la France une grande et merveilleuse nation. Elle nous parle aussi de Paul, son frère, mort au combat à la deuxième bataille de la Marne, en 1918. Il avait 28 ans.

Madeleine est une fille de soldat, elle ne supporte pas les tièdes, les indécis, les traîtres.

Artchil, c’est la tendresse masculine avec toutes ses couleurs. C’est la chaleur humaine avec tout son parfum. Lorsqu’il nous aperçoit, nous ses petits-enfants, il nous dévore de son regard et de son sourire.

Cet homme est un patriarche. Quand je pense à la Paternité de Dieu, c’est à mon grand-père géorgien que je pense.

Je le revois aujourd’hui revêtu de sa tcherkeska1 et de son élégante cartouchière, le couteau de guerrier suspendu à la ceinture. Son regard est rempli d’une douleur infinie, la douleur d’être séparé à jamais de son pays et de ceux qu’il aime. Mais quelle fierté, quelle dignité et quelle noblesse dans ce regard !

Pour Artchil le passé, le présent et l’avenir sont une seule et même chose. C’est tout un peuple avec son histoire qui vit en lui. Artchil n’est pas un « individu », mais une personne : sa vie ne peut être conçue isolément, elle n’a de sens que dans la vie des autres, elle n’a de sens que perpétuée dans l’existence d’autrui.

Pour Artchil l’individualisme rousseauiste et le rationalisme cartésien sont des abominations. Mais cet homme aime la France, il aime surtout Paris qui est pour lui le symbole de la civilisation.

C’est à Paris qu’il meurt en 1971, terrassé par un cancer du sang. Avant de nous quitter, il confesse ses péchés et reçoit le Corps et le Sang du Christ des mains du père Elie Mélia, recteur de la paroisse Orthodoxe Sainte Nino. Ses dernières paroles sont pour sa fille, notre mère : « Retourne en Géorgie dès que le pays sera libéré du joug communiste, et prend soin de notre peuple. »

J’ai 9 ans. Ma souffrance est énorme, presqu’insupportable. C’est un père, plus qu’un grand-père, qui s’en va. Il est le fondement, la mémoire et la dignité de toute la famille. (...)